La dictature cubaine touche-t-elle à sa fin ?

L’effondrement interne de Cuba coïncide désormais avec la pression des États-Unis et des négociations conditionnelles, poussant la dictature sur un terrain inconnu.

Karel J. Leyva
Karel J. Leyva
Ph.D. in Political Philosophy (Université Paris Sciences et Lettres). Associate Researcher at the University of Montreal, specializing in political theory and pluralism. Editor-in-Chief of Politics and...
Manifestation contre la dictature cubaine devant le Parlement canadien à Ottawa, été 2021. Photo de Lezubalaberenjena sous CC BY NC ND.

Quand la peur ne suffit plus

Depuis plus de six décennies, le régime cubain a survécu à de graves crises économiques, à la perte d’alliés stratégiques et, plus récemment, à des vagues systématiques de manifestations massives motivées par le mécontentement social.

Le moment sans doute le plus critique pour la survie du régime—en mettant de côté l’effondrement du bloc socialiste—a eu lieu le 11 juillet 2021, lorsque des manifestations massives ont éclaté simultanément à travers le pays, réclamant la fin de la dictature et brisant la fiction internationale d’un soutien populaire majoritaire. La réponse du gouvernement a été immédiate : arrestations arbitraires à grande échelle, recours aux forces de police et paramilitaires contre des manifestants pacifiques, procès expéditifs sans garanties juridiques, censure de l’information et renforcement du contrôle social.

Pour la première fois depuis des années, le principal soutien extérieur du régime cubain a cessé d’être une garantie pour devenir une vulnérabilité. 

Malgré la peur suscitée au sein de la population par les peines de prison pouvant aller jusqu’à 25 ans pour avoir participé aux manifestations, le 11 juillet a marqué un tournant. Les exils forcés, les réformes législatives renforçant les restrictions à la liberté d’expression, l’assignation à résidence de journalistes, les châtiments exemplaires, les expulsions des lieux de travail, les menaces ouvertes à la sécurité des dissidents et de leurs familles, les patrouilles de rue avec des chiens et l’impunité dont jouissent les forces de police n’ont pas suffi à enrayer les protestations.

En effet, l’année 2025 s’est clôturée avec 11 268 incidents de protestation et plaintes citoyennes—soit plus de 25 % de plus que les 8 443 recensés en 2024—selon l’Observatoire Cubain des Droits Humains, tandis que Prisoners Defenders a signalé 134 nouveaux prisonniers politiques, portant le total à 1 197 à la fin de l’année.

Si le gouvernement a jusqu’à présent réussi relativement bien à exercer son contrôle social par la répression, son adversaire a été une population épuisée, appauvrie et désarmée. Le contexte actuel, cependant, est radicalement différent.

L’effondrement de l’approvisionnement pétrolier vénézuélien et la fragilité du soutien mexicain

La destitution du dictateur Nicolás Maduro et la subordination ultérieure du gouvernement vénézuélien aux directives de Washington ont gravement affaibli la capacité du Venezuela à soutenir son principal allié, le régime communiste cubain.

Cuban dictatorship : Dictators Miguel Díaz-Canel and Nicolás Maduro pose together, embodying the alliance between Havana and Caracas that has long underpinned the Cuban regime’s economic survival.
Les dictateurs Miguel Díaz-Canel et Nicolás Maduro posent ensemble, incarnant l’alliance entre La Havane et Caracas qui a longtemps sous-tendu la survie économique du régime cubain.

Pour Cuba, l’effet fut immédiat : moins de pétrole, une marge de manœuvre plus réduite et une pression extérieure croissante au pire moment de sa crise interne. Pendant près de deux décennies, le régime cubain a maintenu une stabilité minimale grâce à un flux constant de pétrole subventionné en provenance du Venezuela. Ce soutien a permis de compenser l’inefficacité structurelle du modèle économique cubain et d’éviter un effondrement énergétique total, tout en tirant profit de la revente de une grande partie de ce pétrole.

La destitution de Nicolás Maduro et la reconfiguration de l’équilibre régional ont marqué un tournant.

Entre la fin de 2024 et la fin de 2025, le gouvernement cubain a réexporté près de 60 % du pétrole qu’il recevait du Venezuela, envoyant environ 40 000 des 70 000 barils par jour reçus vers des marchés asiatiques pour la revente commerciale, tandis que des millions de Cubains faisaient face à des coupures d’électricité prolongées et à une pénurie chronique de carburant au milieu de l’effondrement énergétique total de l’île.

Le Mexique, qui était temporairement devenu un fournisseur clé d’énergie, est désormais contraint dans un contexte où les États-Unis menacent de sanctions commerciales et de droits de douane toute personne vendant du pétrole à Cuba. L’administration de Donald Trump a abandonné toute logique de détente et a choisi ouvertement de forcer La Havane à négocier depuis une position de faiblesse extrême.

Le message est explicite : sans concessions politiques substantielles, il n’y aura ni allègement économique ni assouplissement des sanctions.

Sans fournisseur stable prêt à assumer les coûts de sa survie, le régime cubain est confronté à un dilemme inédit : engager une réforme profonde d’un système réfractaire au changement ou gérer une dégradation continue qui ne peut plus être dissimulée derrière le discours idéologique.

Le recrutement forcé comme réponse de l’État

Au-delà d’une rhétorique oscillant entre slogans patriotiques et une ouverture illusoire à des négociations « sans pression », la réponse de l’État a consisté à renforcer le contrôle et la surveillance des opposants et à mobiliser de force des jeunes pour le service militaire, sans informations claires ni garanties.

À Cuba, les citoyens sont inscrits au service militaire obligatoire dès l’âge de 16 ans, une pratique étatique présentée comme un devoir civique, mais largement vécue comme coercitive.
À Cuba, les citoyens sont inscrits au service militaire obligatoire dès l’âge de 16 ans, une pratique étatique présentée comme un devoir civique, mais largement vécue comme coercitive.

Cela a, sans surprise, suscité une alarme sociale et des dénonciations publiques de la part d’activistes et de dissidents. Il y a quelques jours, un jeune Cubain a déclaré lors d’une diffusion en direct qu’il avait peur et qu’il ne voulait pas faire partie de ce recrutement, tenant le gouvernement pour responsable de tout ce qui pourrait lui arriver, y compris une éventuelle disparition forcée.

Le gouvernement présente cette stratégie comme un devoir patriotique, mais dans l’expérience quotidienne elle est ressentie comme une contrainte, en particulier parmi les familles qui craignent pour la sécurité de leurs enfants. Le régime contraint des secteurs de la population à défendre activement le système même qui les opprime.

Ce climat a été aggravé par des morts et des accidents survenus lors d’exercices militaires avec des armes réelles, suivis d’une opacité institutionnelle et d’un manque d’explications convaincantes.

Represión, prisión y tortura: el costo de salir a las calles

Sur les réseaux sociaux et en exil, une partie du discours de l’opposition est passée de la demande d’aide humanitaire à un appel ouvert à une « intervention ». À l’intérieur de l’île, où exprimer une telle idée peut valoir la prison, le soutien réel est bien plus difficile à évaluer ; mais l’émergence même de cette position et sa diffusion publique révèlent une rupture : pour beaucoup, le changement a cessé d’être imaginé comme une réforme interne et a commencé à être envisagé comme un résultat imposé de l’extérieur. « C’est la première fois que j’ai vraiment de l’espoir », m’a confié récemment l’un des rares amis qui n’a pas encore réussi à huir du régime.

A photograph from the protests on July 11, 2021, in Cuba, showing an instance of state repression. A young man is being apprehended by a security officer on a bustling street, indicative of the civil unrest that sparked international discussions about 'Cuba in the UNHRC'.
Agitation civique et répression à Cuba : Un aperçu des manifestations du 11 juillet 2021 montrant l'absurdité de la place de Cuba au sein du CDH de l'ONU. Photo de Yamil Lage/AFP via Getty Images.

S’il y a quelques années une intervention militaire aurait semblé impensable, aujourd’hui beaucoup de Cubains la considèrent comme une option nécessaire. Il ne s’agit pas de vouloir renoncer à la souveraineté du pays, mais d’un profond désespoir face à l’absence de toute voie interne pour transformer le système.

Les blessures de la brutale répression d’il y a quatre ans sont toujours présentes. Si les sanctions ont été exemplaires à l’époque, beaucoup craignent qu’elles ne soient bien pires dans un contexte d’intervention de l’ennemi historique du régime. Ils savent que la répression à Cuba n’est ni réactive ni improvisée : elle fonctionne comme une politique structurelle de l’État visant à dissuader la dissidence avant qu’elle ne se propage. Ils redoutent la prison, mais savent qu’elle est encore plus terrible lorsqu’elle est infligée pour des raisons politiques ou idéologiques.

Une étude approfondie de Prisoners Defenders, fondée sur un échantillon représentatif de prisonniers politiques extrapolable à plus de 1 200 personnes privées de liberté pour des raisons politiques, met en évidence un fait central : l’emprisonnement politique à Cuba implique de manière systématique des traitements cruels, inhumains et dégradants.

Le régime contraint des secteurs de la population à défendre activement le système même qui les opprime.

Autrement dit, la torture à Cuba pour des raisons politiques n’est ni sporadique ni isolée. La détention au secret vis-à-vis des familles et des avocats, le refus délibéré de soins médicaux, l’isolement prolongé, les agressions physiques et l’humiliation permanente font partie d’un même dispositif : une technique administrative ordinaire, appliquée avec des moyens simples et dans une impunité totale.

Ce caractère systématique remplit une fonction précise. La prison n’agit pas uniquement comme une sanction après la protestation, mais comme un mécanisme préventif de contrôle social. Dans un pays marqué par des coupures d’électricité prolongées, la pénurie et l’épuisement collectif, le message est clair : il vaut mieux rester affamé chez soi que d’être torturé dans les prisons de l’État.

Conclusion : la dictature cubaine à un seuil inconnu

Il n’est pas possible de prévoir ce qui se produira dans les jours à venir. Ce que l’on peut affirmer, en revanche, c’est que Cuba ne fonctionne plus dans les paramètres qui, pendant des décennies, ont permis au régime de gérer les crises internes comme des affaires strictement domestiques. La combinaison de l’effondrement énergétique, des protestations persistantes et de la perte des soutiens extérieurs a déplacé la question cubaine vers une sphère plus large, où les décisions prises en dehors de l’île pèsent autant que celles adoptées à La Havane.

La destitution de Nicolás Maduro et la reconfiguration de l’équilibre régional ont marqué un tournant. Pour la première fois depuis des années, le principal soutien extérieur du régime cubain a cessé d’être une garantie pour devenir une vulnérabilité. Dans ce contexte, l’intervention ne se présente plus simplement comme un slogan marginal ou une menace rhétorique, mais comme une possibilité stratégique qui fait partie des calculs des acteurs externes et du propre discours officiel du gouvernement cubain.

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Le scénario reste ouvert et son évolution dépendra d’une combinaison instable de pression internationale, de décisions politiques et de réponses du régime. La seule certitude est que le cas cubain a cessé d’être un dossier figé : il est devenu un problème actif de l’ordre régional, dont le développement ne peut plus être analysé exclusivement à travers une perspective interne. Au minimum, le gouvernement des États‑Unis affirme désormais qu’il existe des canaux de dialogue et que les autorités cubaines participent, bien que prudemment, à des pourparlers en cours.

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Ph.D. en Philosophie politique (Université Paris Sciences et Lettres). Chercheur associé à l'Université de Montréal, spécialisé en théorie politique et pluralisme. Rédacteur en chef de Politics and Rights Review.