La résurrection de l’idéologie comme accusation
Dans le débat politique contemporain, le mot « idéologie » est de plus en plus utilisé pour accuser plutôt que pour expliquer. Il ne désigne plus principalement les structures qui soutiennent la domination, mais des points de vue jugés illégitimes ou dangereux. Employé sur l’ensemble du spectre politique, il ne fonctionne plus comme catégorie analytique mais comme arme rhétorique—évoquant une distorsion sans la démontrer.
Le mot, qui visait autrefois à clarifier les rouages invisibles du pouvoir, sert désormais souvent à discréditer sans argumentation. Il marque le désaccord comme irrationnel et court-circuite le débat. Le terme n’éclaire plus ; il ferme.
For Marx, ideology referred to the inversion of social reality: a process through which the ideas of the ruling class became the dominant worldview. His notion of “false consciousness” helped explain why subordinated classes might accept their conditions as just or inevitable. Ideology, for him, was not a synonym for propaganda; it was a structural explanation of how domination reproduces itself.
Louis Althusser expanded this insight by locating ideology in the institutions of everyday life. Through what he called Ideological State Apparatuses—school, church, family—subjects are interpellated into positions that align with the needs of the system.
L’idéologie, en ce sens, n’est pas un écart par rapport à la vérité, mais une condition de la formation sociale. Le concept est devenu un moyen de comprendre comment le pouvoir s’inscrit dans ce qui semble neutre.
Pendant la guerre froide, toutefois, le terme « idéologique » a été vidé de sa fonction critique. Il est devenu une étiquette apposée à l’ennemi. Dans une grande partie du discours politique occidental, être idéologique signifiait être associé au communisme, et donc exclu du cadre de la délibération rationnelle. Le mot ne servait pas à éclairer les visions du monde, mais à les écarter.
Cette tendance s’est intensifiée ces dernières années. Des figures comme Jordan Peterson décrivent les institutions académiques et culturelles comme étant captées par des « idéologies néo-marxistes postmodernes ». Au Royaume-Uni, certains commentateurs évoquent une « guerre idéologique » menée par des « élites woke »—un récit analysé de manière critique par Davies et MacRae. À gauche, certains critiques soutiennent que les prétentions à la neutralité dissimulent des hiérarchies enracinées. Dans toutes ces positions, « idéologie » ne fonctionne pas comme un concept, mais comme un signal d’alerte. Elle désigne une menace, réelle ou imaginaire, sans analyse.
Du système à l’insulte
Ce passage de l’explication à la dénonciation reflète une transformation plus large de la manière dont la légitimité est contestée. Les institutions libérales, autrefois présumées neutres, sont désormais accusées d’être captées idéologiquement. L’accusation elle-même échappe souvent à l’examen critique.
Ce qui se présente comme une défense de la liberté prend souvent la forme d’une panique morale.
Les critiques progressistes cherchent souvent à dévoiler les fondements idéologiques des normes—blancheur, hétéronormativité, néolibéralisme. Le discours conservateur, en revanche, considère l’idéologie comme un contaminant : quelque chose d’imposé, d’irrationnel et de clivant. L’objectif n’est pas d’échanger, mais de pathologiser.
Cette asymétrie permet aux positions dominantes d’apparaître comme non idéologiques. L’étiquette « idéologique » est souvent utilisée pour dépeindre ses opposants comme biaisés, tout en présentant ses propres opinions comme des faits ou du bon sens. L’effet n’est pas de clarifier, mais de dissimuler.
L’illusion de la neutralité
La neutralité fonctionne souvent comme un masque des présupposés dominants. Ce qui se présente comme objectif est souvent façonné par des histoires d’exclusion. Comme l’écrit Žižek, l’idéologie est « notre relation spontanée à notre monde social ». Elle ne s’impose pas d’en haut, mais agit à travers des habitudes de perception.
Cela aide à comprendre pourquoi le discours managérial, la rationalité économique et le langage scientifique sont souvent considérés comme hors idéologie. Lorsque ceux-ci sont remis en question—par des critiques féministes des données ou par des épistémologies autochtones—on les défend comme neutres, tandis que la critique est qualifiée d’idéologique. Ce double standard réduit les voix dissidentes au silence.
Dans cette configuration, l’idéologie ne désigne plus un système, mais un stigmate. Elle distingue ce qui est perçu comme légitime de ce qui est jugé suspect. Ceux qui nomment l’idéologie sont considérés comme biaisés. Ceux qui la nient se voient accorder de l’autorité.
La panique morale autour de l’idéologie
Cette logique est évidente dans les attaques contre la « culture woke ». Ce qui se présente comme une défense de la liberté prend souvent la forme d’une panique morale. Le combat ne porte pas sur des politiques spécifiques, mais sur qui contrôle le sens même.
Voir l’idéologie, ce n’est pas sombrer dans le relativisme, mais reconnaître les conditions de notre perception.
Dans ce contexte, le terme « idéologie » devient un raccourci pour tout discours qui met en avant l’histoire, l’injustice ou l’identité.
Les traditions qui utilisaient autrefois l’idéologie pour dénoncer la domination—le marxisme, le féminisme, la théorie postcoloniale—sont requalifiées de dogmatiques ou de déstabilisatrices. Leurs détracteurs adoptent le langage du réalisme, voire de la santé mentale.
Cette inversion rhétorique redéfinit le discours public. Ce qui est entendu ou rejeté dépend davantage de l’alignement idéologique perçu de l’orateur que de la force de son argument. Le concept n’éclaire plus le conflit—il le dissimule.
Réhabiliter le concept
L’idéologie est redevenue une arme dans un paysage politique privé de cadres communs. L’aspiration à un consensus post-idéologique s’est effondrée. Ce qui subsiste, c’est une lutte autour des cadres qui définissent ce qui compte comme raison.
Pour faire face à ce moment, il faut réhabiliter le concept, non l’abandonner. L’idéologie n’est pas une tactique rhétorique. C’est un moyen de comprendre comment l’autorité se construit et se maintient. Elle s’applique à toute position—including celles qui prétendent n’en avoir aucune.
Voir l’idéologie, ce n’est pas sombrer dans le relativisme, mais reconnaître les conditions de notre perception. La neutralité n’est pas l’absence d’idéologie ; elle en est l’une des formes les plus efficaces. La rendre visible est la première tâche de la critique.
Si la compréhension politique veut être plus qu’une mise en scène, elle doit retrouver ses outils. L’idéologie en est un. Non pas comme insulte, mais comme éclairage.