Lorsque l’Union soviétique s’est effondrée en 1991, la Géorgie est devenue un État indépendant confronté à une tâche considérable : définir qui elle était. Pendant soixante-dix ans, Moscou avait façonné sa politique, son économie et sa culture. Du jour au lendemain, les Géorgiens ont dû répondre à une question réprimée depuis des générations : quel type de nation voulaient-ils devenir ?
Située au carrefour géopolitique entre la Russie et l’Occident, la Géorgie est devenue la cible d’une compétition dans la dimension du soft power. Moscou comme les capitales occidentales ont cherché à gagner les cœurs et les esprits des Géorgiens au moyen de leurs stratégies de soft power afin de promouvoir leurs objectifs.
Pour les chercheurs, les décideurs politiques et les citoyens, la leçon est claire : nous devons apprendre à voir les dimensions invisibles du pouvoir.
Mon nouveau livre, Soft Power Competition Between Russia and the West: Contesting Georgian National Identity, 1991–2024, est la première étude exhaustive de cette rivalité. Il montre comment fonctionne le soft power au XXIe siècle, comment il interagit avec l’identité nationale et pourquoi il importe bien au-delà du Caucase.
Le soft power : de l’intuition à l’instrument
Le politologue américain Joseph Nye a introduit le concept de soft power à la fin des années 1980. Il soutenait que, dans un monde de plus en plus mondialisé, les États pouvaient exercer une influence non seulement par la coercition, mais aussi par l’attraction, en promouvant des valeurs, des idées et des récits que les autres souhaitaient adopter.

Nye avait raison. Ce qu’il n’avait peut-être pas anticipé, c’est la rapidité avec laquelle le soft power deviendrait une arène centrale de la compétition entre grandes puissances. Il coûte moins cher que la force militaire, franchit les frontières sans peine et agit directement sur la manière dont les gens pensent et sur ce qu’ils croient.
Pendant un temps, le soft power a semblé synonyme de valeurs libérales : droits humains, égalité des genres, pluralisme, tolérance religieuse et gouvernance démocratique. Les États-Unis et l’Europe occidentale étaient érigés en modèles. Leur attrait, supposait-on, découlait de leur attachement à ces idéaux.
Cette hypothèse ne tient plus. Le soft power a été récupéré par des acteurs aux agendas très différents. Il est devenu un outil non seulement d’attraction mais de compétition, et non seulement de persuasion mais de contrôle.
La contre-offensive autoritaire
À mesure que le soft power devenait un outil prisé, il a aussi changé de mains et de forme. La Russie, la Chine et l’Iran ont commencé à investir massivement dans leur propre soft power. Mais leur vision ne ressemblait en rien au modèle occidental.
Plutôt que de promouvoir des valeurs libérales, ces États ont projeté des récits conservateurs et autoritaires. Ils ont proposé une vision alternative de la modernité, de la souveraineté et de la tradition. Leur objectif n’était pas seulement d’attirer des publics étrangers, mais aussi de contester et de saper le soft power de leurs concurrents.
L’expérience de la Géorgie offre un aperçu d’une forme de pouvoir qui façonne les résultats sans tirer un seul coup de feu.
C’est un changement crucial. Le soft power n’est plus seulement un moyen pour les États de rivaliser. C’est un moyen de se surpasser les uns les autres, en proposant des visions rivales et mutuellement exclusives de la manière dont les sociétés doivent être organisées.
La Géorgie se trouve au centre de cette compétition. C’est un pays où ces deux visions se rencontrent, s’affrontent et se disputent l’adhésion. Ce qui s’y passe n’est pas qu’une affaire locale. C’est un aperçu d’une lutte mondiale plus large autour de l’avenir de l’ordre politique.
La Géorgie : un champ de bataille du soft power
Après l’effondrement soviétique, la Géorgie a traversé ce que l’on ne peut décrire que comme une crise d’identité. Les anciennes certitudes avaient disparu. Les nouvelles ne s’étaient pas encore formées. Les Géorgiens cherchaient à savoir qui ils étaient et où allait leur pays.
Cette quête les a rendus sensibles à l’influence. La Russie comme l’Occident sont intervenus, promouvant leurs propres visions de l’avenir de la Géorgie. Par les médias, l’éducation, les programmes culturels et les initiatives de la société civile, ils ont cherché à façonner la manière dont les Géorgiens se comprenaient eux-mêmes et leur place dans le monde.
Le livre rèvèle les canaux et les moyens d’influence qui passent souvent inaperçus.
Les enjeux ne pourraient guère être plus élevés. L’identité nationale détermine non seulement la manière dont les gens se perçoivent, mais aussi le type d’État qu’ils veulent construire. En influençant l’identité, des puissances extérieures peuvent influencer la trajectoire d’un pays tout entier.
La Géorgie est devenue un champ de bataille du soft power, un lieu où les grandes puissances se sont disputé le contrôle des cœurs et des esprits. Le conflit était rarement visible, mais ses effets ont été profonds. Il a façonné la politique et la société géorgiennes, et même l’orientation de la politique étrangère du pays.
C’est ce qui fait de la Géorgie un cas si important. Elle est assez petite pour être influencée, mais assez significative pour compter. Elle se situe à l’intersection d’empires, de religions et de civilisations. Ce qui s’y passe résonne bien au-delà de ses frontières.
Ce que révèle le livre
Soft Power Competition Between Russia and the West est la première étude exhaustive de cette compétition. S’appuyant sur des entretiens, des recherches d’archives et l’analyse de médias et de documents de politique publique, il retrace la manière dont les deux camps ont cherché à exercer leur influence en Géorgie de 1991 à nos jours.
La recherche s’appuie sur un large éventail de sources. J’ai interrogé des dirigeants et des membres des secteurs des médias et des ONG liés aux efforts de soft power occidentaux ou russes, des responsables de l’État, des journalistes, des spécialistes de la politique géorgienne et des affaires internationales, ainsi que des citoyens ordinaires qui ont participé à ces initiatives. J’ai également analysé des médias imprimés et numériques transnationaux, historiques et contemporains, des documents de politique publique et des études sociologiques.
Les documents journalistiques rares du début des années 1990 détaillant les activités diplomatiques, culturelles et éducatives de la Russie et de l’Occident en Géorgie se sont révélés particulièrement précieux. Ils ont été retrouvés grâce à des recherches dans les archives et les bibliothèques, en raison de leur faible disponibilité numérique.
Comment le soft power façonne l’identité
Le livre rèvèle les canaux et les moyens d’influence qui passent souvent inaperçus. Ces mécanismes sont moins visibles que les déploiements militaires ou les sanctions économiques. Pourtant, ils constituent une puissante source d’influence et une arène où la rivalité internationale se déploie de plus en plus, souvent parallèlement à la compétition militaire, et parfois même avant elle.

Comprendre ces mécanismes exige de regarder au-delà des gros titres. Cela suppose de prêter attention au travail lent et discret des échanges culturels, du cadrage médiatique, des programmes éducatifs et du financement de la société civile. Ce sont les outils par lesquels opère le soft power, et ils sont remarquablement efficaces.
Le livre montre aussi comment le soft power et l’identité nationale interagissent. Les acteurs extérieurs ne se contentent pas d’imposer leurs récits à un public passif. Ils s’appuient sur les débats, les inquiétudes et les aspirations qui existent déjà dans la société cible. En Géorgie, la Russie comme l’Occident ont exploité de véritables questions sur le passé, le présent et l’avenir du pays.
Cette interaction est ce qui rend le soft power si puissant. Il ne supplante pas l’identité ; il la façonne de l’intérieur, souvent en amplifiant certaines voix et en en marginalisant d’autres. Avec le temps, cela peut inféchir toute la trajectoire de développement d’un pays.
Pourquoi cela compte aujourd’hui
Nous vivons un moment de féroce compétition internationale. Le pouvoir passe d’un monde unipolaire à un monde multipolaire, ce qui permet aux puissances régionales de s’affirmer et de poursuivre leurs propres intérêts. Dans le même temps, les progrès des technologies de communication de masse ont transformé la nature des relations internationales.
L’information a toujours été un atout de puissance. Aujourd’hui, elle est comparable en importance à l’économie, à la puissance militaire, à la géographie ou à la population. C’est ce qui a élevé le soft power à des sommets que nous commençons à peine à comprendre.
La compétition militaire et économique reste pertinente : les guerres en Ukraine et au Moyen-Orient le montrent clairement. Mais on ne peut pleinement saisir les conflits contemporains sans reconnaître le rôle des formes cognitives de pouvoir. Sans soft power, les affrontements de hard power seraient souvent vains. Les idées et les croyances font avancer les conflits et les entretiennent.
Il ne s’agit pas d’une préoccupation périphérique. Elle est centrale dans la manière dont le pouvoir s’exerce au XXIe siècle. Les États qui maîtrisent le soft power peuvent exercer une influence sans coercition. Ils peuvent façonner les choix des autres tout en donnant l’impression de ne rien faire. C’est le pouvoir sous sa forme la plus subtile et, sans doute, la plus efficace.
La dimension cognitive du pouvoir
Le livre montre que la compétition de soft power entre la Russie et l’Occident n’est qu’un exemple d’un phénomène plus large : la guerre cognitive. Ces formes de rivalité sont souvent cachées au regard du grand public, mais elles influent considérablement sur ce qui nous arrive à tous.
Le soft power peut pénétrer et façonner la conscience elle-même, qu’il s’agisse de l’identité nationale, religieuse ou politique. Cela prouve que le soft power n’est pas simplement un outil de persuasion. C’est une dimension de la capacité d’un État à pénétrer les autres, à les contrôler et à les gagner à sa cause.
Cela a de profondes implications. Si l’identité elle-même peut être façonnée par des acteurs extérieurs, alors la souveraineté n’est jamais pleinement assurée. Les États doivent défendre non seulement leurs frontières, mais aussi les récits et les idées qui maintiennent la cohésion de leurs sociétés.
L’expérience de la Géorgie l’illustre de manière frappante. La compétition d’influence qui s’y est jouée n’a jamais été seulement une question de géopolitique. Elle portait sur l’âme même de la nation : ce que signifie être Géorgien, et quel avenir les Géorgiens choisiraient pour eux-mêmes.
Conclusion : voir l’invisible
L’expérience de la Géorgie offre un aperçu d’une forme de pouvoir qui façonne les résultats sans tirer un seul coup de feu. Depuis plus de trois décennies, la Russie et l’Occident se disputent la définition de ce qu’est la Géorgie et de la direction qu’elle doit prendre. Cette compétition a façonné la politique, la société et l’identité géorgiennes d’une manière qui continue de se déployer.
À mesure que le monde devient plus multipolaire et que les technologies de l’information deviennent plus omniprésentes, le soft power ne fera que gagner en importance. Les États qui le comprendront seront mieux placés pour s’orienter dans cette nouvelle ère. Ceux qui ne le comprendront pas se trouveront vulnérables à des influences qu’ils ne peuvent pas voir.
La guerre des cœurs et des esprits n’est pas une métaphore. Elle est réelle, elle se poursuit et elle remodèle l’ordre international. La Géorgie est un champ de bataille. Il y en a et il y en aura d’autres.
Pour les chercheurs, les décideurs politiques et les citoyens, la leçon est claire : nous devons apprendre à voir les dimensions invisibles du pouvoir. Alors seulement pourrons-nous comprendre les forces qui façonnent notre monde et, peut-être, commencer à les façonner nous-mêmes.
