Que se passe-t-il quand des mondes prennent fin : un système perturbé

À propos du livre A Perturbed System: Religion and Climate Change from the End of a World, de Susannah Crockford, publié par University of Chicago Press en 2026.

Susannah Crockford
Susannah Crockford
Anthropologist at the University of Exeter in the UK, with research interests in religion, medicine, and the environment. She has conducted ethnographic fieldwork in Arizona since...
Une barque échouée sur une terre craquelée, privée de son eau. Une image modeste et littérale de ce que signifie la fin d'un monde. Photo de Pijarn Jangsawang, domaine public.

Partout dans le monde, les sociétés font face à une catastrophe imminente. Les avertissements des scientifiques ont été ignorés. Un roi fou affirme que tout cela est un canular, comme si le pouvoir de ses mots pouvait renverser le cours des choses. Cela ressemble à de la science-fiction, mais c'est bien le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui.

Le changement climatique touche les sociétés différemment. Nous ne sommes pas tous également vulnérables. Dans les pays du Nord global d'Amérique du Nord et d'Europe, des infrastructures bien développées et des économies stables offrent davantage de séparation et de protection face aux changements des écosystèmes que dans le Sud global, du moins pour l'instant. Ces économies et ces infrastructures se sont bâties sur la richesse extraite par le colonialisme, alimentée par l'industrialisme et dépendante des combustibles fossiles. La combustion de ces combustibles a créé le déséquilibre atmosphérique que les scientifiques nomment changement climatique mondial. C'est le résultat de systèmes inéquitables d'extraction et de dépossession.

Les climatosceptiques professionnels travaillent dans des think tanks, des agences de relations publiques et des partis politiques, et soutiennent que tout changement climatique observé relève de la variation naturelle.

A Perturbed System: Religion and Climate Change from the End of a World décrit les réactions des personnes aux États-Unis et en Europe du Nord face à cette catastrophe lente et continue dont les groupes à hauts revenus de leurs sociétés sont les plus responsables, tout en étant les moins touchés par elle. Certains la nient, encourageant la poursuite d'un modèle à forte intensité de carbone. Certains pressentent la catastrophe, mais en sont paralysés. Et certains pleurent, en deuil de la perte de biodiversité et de l'extinction de masse.

Je retrace leurs récits, recueillis lors d'entretiens en personne, de l'observation d'événements comme des manifestations et des retraites, de publications sur les réseaux sociaux, et même de fragments de graffitis. C'est là le discours sur le changement climatique. A Perturbed System apporte deux contributions principales à l'étude du changement climatique par les sciences sociales. La première est un argument académique sur le rôle important, mais négligé, de la religion dans la formation du discours sur le changement climatique. La seconde a une portée plus large : elle examine comment les gens vivent à une époque de fins.

Quel rapport entre la religion et le changement climatique ?

La première chose à clarifier est ce que j'entends par religion. Ici, la religion ne renvoie pas aux activités et aux idées des personnes qui se disent religieuses. Ce n'est pas un livre sur ce que les chrétiens pensent du changement climatique. C'est un livre sur l'influence culturelle de la religion, un effet omniprésent qui persiste à travers l'histoire et qui touche aussi bien ceux qui ne se diraient pas religieux que ceux qui le feraient.

Il porte sur ces héritages conceptuels persistants, légués par la longue histoire du christianisme aux États-Unis et en Europe du Nord. Le protestantisme est apparu en même temps que le colonialisme et l'industrialisme, et le résultat écologique en a été le changement climatique. Voilà l'influence importante, mais négligée, de la religion sur le discours relatif au changement climatique.

La nature est l'un de ces concepts qui continue d'être façonné par des influences chrétiennes. Les histoires chrétiennes de l'Europe et de l'Amérique du Nord contribuent à penser la nature comme quelque chose de séparé des humains et de la culture, que l'on peut utiliser de manière instrumentale et extractive.

Dans le livre biblique de la Genèse, Dieu a accordé aux humains la domination sur la nature, ce qui a été interprété, en particulier dans les traditions protestantes, comme autorisant l'usage de la nature comme ressource destinée à satisfaire les besoins humains. Cette manière de penser a présenté la Terre, et ses minerais, comme disponibles pour une extraction et une combustion voraces, dont les émissions provoquent ce que les scientifiques nomment aujourd'hui le changement climatique anthropique.

Le rejet des conséquences de ce processus peut lui aussi être rattaché aux valeurs protestantes. Séparés de la nature, les humains occupent une place cosmologique particulière dans les théologies chrétiennes. Le monde est à nous pour que nous en usions, mais nous ne maîtrisons pas, en définitive, ce qui lui arrive. Seul Dieu peut véritablement agir sur la nature ; les humains n'ont pas ce pouvoir. Penser autrement relève de l'hubris. Et Dieu seul sait quand le monde prendra fin, avec le retour de Jésus-Christ.

Face à la réalité des crises écologiques en cours, certains continuent d'en nier la cause. 

Ces idées limitent le discours climatique de manière contradictoire. D'un côté, les chrétiens conservateurs des États-Unis voient les prémisses de la science du changement climatique comme quasi blasphématoires, estimant qu'ils peuvent prédire ce qui adviendra de la nature à l'aide de modèles informatiques plutôt que de faire confiance à Dieu et de recevoir ses bénédictions sous forme de charbon, de pétrole et de gaz. De l'autre, pour les personnes soucieuses de l'écologie en Europe et aux États-Unis, le changement climatique en vient à être redouté comme apocalyptique.  

Le motif théologique de l'apocalypse traverse en profondeur le discours sur le changement climatique. Alors même que le GIEC revient sur les scénarios les plus pessimistes, les craintes de voir les écosystèmes franchir des points de bascule et celle d'un effondrement de la société prennent la forme d'une apocalypse imminente. A Perturbed System retrace comment des motifs théologiques, tels que l'apocalypse, issus du christianisme protestant continuent d'agir dans le monde actuel, transformé par le climat, en tant que concepts et valeurs à l'influence culturelle persistante.

Vivre à une époque de mort

Le Thanatocène désigne l'ère de la mort. Le terme a été forgé par les historiens Jean-Baptiste Fressoz et Christophe Bonneuil comme une critique du terme Anthropocène, lui-même conçu pour périodiser l'impact des humains sur les strates géologiques de la Terre. L'activité humaine se lit dans les sols irradiés par des matières nucléaires, dans les océans infiltrés de microplastiques et dans la hausse des niveaux de dioxyde de carbone dans l'atmosphère due à la combustion des combustibles fossiles.

Members of Extinction Rebellion's Red Rebel Brigade at a demonstration. Photo by Stefan Roudén (CC BY-NC-SA 4.0)
Des membres de la Red Rebel Brigade d'Extinction Rebellion lors d'une manifestation. Photo de Stefan Roudén (CC BY-NC-SA 4.0)

Certains chercheurs ont proposé la fin de l'Holocène, et le début de l'Anthropocène, comme une nouvelle ère géologique. Pour Fressoz et Bonneuil, cela masquait les impacts réels d'un petit groupe d'humains non seulement sur la nature, mais aussi sur le reste de l'humanité, à travers les retombées industrielles et militaires et l'extraction intensive de ressources, dont l'effet a été, pour l'essentiel, un surcroît de mort. J'ai entendu le terme Thanatocène pour la première fois de la bouche d'un militant lors d'un cours d'une semaine en Suède, qui décrivait les oliviers de sa propriété, dans le centre de l'Italie, morts en masse pendant une canicule.

De tels impacts sans précédent continuent de créer de nouveaux précédents. Lorsque je me suis rendue en Angleterre pour un travail de terrain en 2019, les scientifiques du Jardin botanique de l'Université de Cambridge ont enregistré une nouvelle température maximale pour le pays, de 38,7 °C. Ce record n'a été battu que trois ans plus tard, en juillet 2022, lorsque la température a atteint 40,3 °C. En 2026, l'Angleterre a connu une sécheresse prolongée et deux périodes de canicule en mai et juin, avant même le début de l'été. Les champs verdoyants ont jauni, annonçant que le dangereux changement climatique était arrivé.

Plus il y a de réussite, plus il y a de richesse, et plus on contribue au problème.

Pendant mon travail de terrain, de 2018 à 2019, des militants se sont mobilisés pour forcer les pouvoirs publics à agir afin d'arrêter ou de ralentir ces changements.

Extinction Rebellion a occupé des rues, des ponts et des places à Londres et dans d'autres villes, recourant à la désobéissance civile pour hisser le changement climatique en haut de l'agenda et amener le gouvernement à agir davantage.

À partir de la Suède, dans toute l'Europe, des écoliers manquaient l'école un jour par semaine pour protester contre le fait que l'on n'en faisait pas davantage pour arrêter le changement climatique. Ils demandaient comment ils pourraient apprendre s'ils n'avaient pas d'avenir.

Le changement climatique perturbe les systèmes écologiques et bouleverse la prévisibilité dont les sociétés humaines complexes sont devenues dépendantes pour fonctionner. Les systèmes de transport s'effondrent lorsque les inondations et les incendies interrompent les itinéraires. Les chaînes d'approvisionnement s'allongent et se fragilisent à mesure que se ferment les routes du commerce mondial. À mesure que les enfants et les jeunes perdent foi en leur avenir, les systèmes éducatifs commencent à vaciller. Dans les systèmes politiques, les responsables politiques n’offrent pas de solutions aux vrais problèmes, mais brandissent des boucs émissaires pour détourner l'attention de leurs échecs. Les citoyens se replient dans le cynisme et, dans ce vide, des rois fous prennent le pouvoir. Les systèmes défaillent ; tout se délite.

Nier, différer, désespérer

Face à la réalité des crises écologiques en cours, certains continuent d'en nier la cause. Les climatosceptiques professionnels travaillent dans des think tanks, des agences de relations publiques et des partis politiques, et soutiennent que tout changement climatique observé relève de la variation naturelle. Les entreprises de combustibles fossiles continuent de financer la désinformation tout en percevant des milliers de milliards de subventions publiques à l'échelle mondiale. Le mot d'ordre de certains responsables politiques, « drill, baby, drill », n'est peut-être pas tant un cri de ralliement qu'une description de la réalité observée.

Dans ce contexte, l'atermoiement est devenu le nouveau déni. Il ne s'agit pas de nier que le changement climatique est en cours, mais de retarder toute action efficace pour l'atténuer ou s'y adapter. L'absence d'action efficace plonge certains dans le désespoir. Ils ont leurs propres porte-parole, qui annoncent la catastrophe sous la forme d'un effondrement imminent de la société, voire d'une extinction de l'humanité à brève échéance. Le désespoir a le même effet que le déni et l'atermoiement : nous ne faisons rien.

Agir, je l'ai constaté au fil de mes recherches, n'avait rien de simple. J'ai rencontré des militants engagés qui se sont épuisés en rejoignant des mouvements écologistes recourant à la désobéissance civile, lesquels n'obtenaient qu'une reconnaissance médiatique limitée et une répression policière accrue. Vouloir agir ne signifiait pas que l'on pouvait faire quelque chose d'efficace. Même se rendre à des cours et à des retraites pour rencontrer d'autres militants et s'organiser avec eux augmentait leur empreinte carbone. Chaque pas fait au sein du capitalisme fossile brûlait davantage de carbone.

Penser que le changement climatique est l'apocalypse peut être une réponse religieuse, mais cela ne le rend pas moins catastrophique. Mais la fin de ce monde n'est pas la fin de tous les mondes. Des mondes ont déjà pris fin. Pour celles et ceux qui contribuent le plus au changement climatique en vivant et en travaillant dans les sociétés à forte intensité de carbone du Nord global, j'ai constaté que ce que nous pouvons faire, c'est nous reposer.

Éloignez-vous des idées de réussite qui conduisent à mener des vies plus intensives en carbone, à travers les vols fréquents et les achats de luxe. La réussite mène à un mode de vie à forte intensité de carbone. Plus il y a de réussite, plus il y a de richesse, et plus on contribue au problème. La seule manière éthique de réussir en cette époque est de défaire et de s'éloigner de ce qui a fait votre réussite, et de vivre lentement, tranquillement, avec compassion. Nous avons besoin de repos.

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Anthropologue à l'Université d'Exeter, au Royaume-Uni, dont les intérêts de recherche portent sur la religion, la médecine et l'environnement. Elle a mené un travail de terrain ethnographique en Arizona depuis 2012 et a effectué d'autres travaux de terrain en Louisiane et dans le Missouri, aux États-Unis, ainsi qu'au Royaume-Uni, en Suède et en Belgique. Sa première monographie, Ripples of the Universe: Spirituality in Sedona, Arizona, a été publiée dans la liste Class 200 par University of Chicago Press en 2021, et sa seconde monographie, A Perturbed System: Religion and Climate Change from the End of a World, est parue chez le même éditeur en juillet 2026.