Pour comprendre la polarisation, nous avons tendance à nous tourner vers les extrêmes les plus bruyants. Mais si le véritable pouvoir résidait dans le silence des gens ordinaires ? Mon livre, Whispers in the Pews: Evangelical Uniformity in a Divided America, examine comment les conversations que nous esquivons façonnent nos orientations politiques et notre sentiment d’appartenance. À partir d’une ethnographie immersive d’une église évangélique protestante, il montre comment le fait d’être « gentil » finit par favoriser la droite politique.
La polarisation touche la plupart des démocraties avancées. Pourtant, les données du Pew Research Center révèlent que ce qui distingue les États-Unis de leurs homologues, comme le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne, c’est à quel point le tri social est devenu profondément personnel. Le Pew constate que les Américains façonnent activement leurs propres bulles, en choisissant leurs amis, leurs médias et leurs quartiers de résidence pour éviter les frictions sociales. Mais les enquêtes par sondage ne peuvent saisir la réalité intime et concrète de ces transformations.
À l’échelle nationale, la polarisation est alimentée précisément par cette réticence à entretenir des relations avec ceux qui ne partagent pas la même vision du monde.
Désireuse de comprendre comment se construisent les lignes de fracture, j’ai mené une étude qualitative au sein d’une église évangélique à majorité blanche, un espace étroitement lié au camp de droite dans les guerres culturelles. En écoutant les fidèles assis sur les bancs, je voulais découvrir comment les croyants ordinaires contestent ou maintiennent les pôles politiques au sein de leurs propres cercles sociaux.
Au cœur d’une bulle évangélique
J’ai commencé mon étude juste avant la première élection présidentielle de Donald Trump, au moment même où le pays commençait à suivre les traces politiques des évangéliques américains. À l’époque, la recherche sociologique documentait l’essor du nationalisme chrétien, une idéologie et un mouvement antidémocratiques qui fusionnent la gouvernance de l’État et le christianisme conservateur. Mais il manquait une pièce essentielle du puzzle : le travail micro-interactionnel qui alimente ce mouvement sur le terrain.

Mes objectifs étaient simples : découvrir de quoi les gens parlent à l’église et documenter la manière dont ils abordent les sujets controversés. L’ethnographie, cette méthode qui consiste à observer de près les dynamiques sociales, était l’outil idéal pour y parvenir.
Je me suis immergée à « Welcome », une jeune église fondée par la Convention baptiste du Sud et conçue comme une réponse inclusive à la montée de la sécularisation au Mississippi, l’État où la fréquentation des églises est la plus élevée du pays. Ses fondateurs voulaient bâtir un espace pour « tout le monde », capable de surmonter les clivages de race, de nationalité, d’âge et de classe.
La mission de Welcome détonnait à Oxford, dans le Mississippi, une ville universitaire historiquement conservatrice, tiraillée entre son passé traditionnel et un avenir progressiste. L’église a vu le jour au moment précis où les habitants d’Oxford débattaient des monuments confédérés et organisaient la première marche des fiertés de la ville, ce qui l’a placée au cœur d’une fracture culturelle.
Pendant plus de deux ans et demi, j’ai assisté aux offices, participé bénévolement à des activités d’évangélisation et suivi les conversations au sein des petits groupes de Welcome : des rencontres informelles animées par les membres eux-mêmes et organisées autour de thèmes allant de la parentalité et du mariage à l’apologétique et à la réconciliation raciale.
Construire la bulle à coups de conversations anodines
Les fidèles parlaient souvent de répandre l’Évangile, de faire entrer leur foi dans les écoles publiques et les universités, et de leur devoir de promouvoir des conceptions conservatrices du genre. Mais on observait aussi une quantité écrasante de silence et d’évitement, déployés dès qu’un sujet menaçait de susciter une discussion animée ou de révéler des points de vue divergents.

Conversations about border control, electoral politics, Trump, LGBTQ+ church membership, and local conflicts over Lost Cause propaganda were among the issues that were systematically sidestepped at Welcome. These issues, churchgoers shared in private interviews, were “divisive” and could make someone feel uneasy or unwelcome.
Les membres noirs enduraient un malaise quotidien pour s’adapter à une culture d’église qui n’avait pas été pensée pour eux.
Au lieu d’échanges animés, l’église se repliait systématiquement sur ce que j’appelle les « conversations anodines » (small talk) : une routine interactionnelle polie qui permet de contourner les sujets qu’une communauté juge tacitement tabous.
Une conversation sur un prédicateur évangélique qui abordait la pauvreté et la peine de mort a rapidement dérivé vers la couleur de son pantalon. Lorsqu’une fidèle noire a interpellé un groupe de réconciliation raciale au sujet de l’image raciste d’un de ses pairs, sa préoccupation n’a guère suscité que des soupirs d’agacement. Et lorsque des suprémacistes blancs ont déferlé sur la ville pour manifester en faveur des monuments confédérés locaux, la direction de l’église s’est retranchée derrière un langage ambigu et neutre sur le plan racial, qui masquait la position de l’église sur la question.
Les méfaits des conversations anodines
Cet évitement persistant a laissé plusieurs membres avec le sentiment de ne pas être entendus et d’être isolés. Il a aussi renforcé l’idée que les discussions sensibles sont intrinsèquement contraires à l’esprit chrétien.
Les fidèles défendaient explicitement cette idée lors des entretiens privés : ils me disaient qu’il valait mieux « garder la politique pour soi » et soutenaient que faire primer ce qui les rassemblait sur ce qui les divisait était la conduite chrétienne qui s’imposait. Pour eux, la « politique » était synonyme d’attitudes ou de sujets susceptibles de révéler des désaccords, d’ouvrir un dialogue critique ou de remettre en cause l’opinion chrétienne présumée, majoritairement blanche, sur la race, le genre, la sexualité, l’immigration et les élections.
Briser le cycle des conversations anodines et du silence exige une volonté collective d’accepter la friction d’un véritable dialogue.
Sous la surface, les conversations anodines masquaient une réalité injuste au sein de la communauté de Welcome : pour y participer, les groupes marginalisés sacrifiaient bien davantage que ceux qui détenaient le pouvoir. Les membres noirs enduraient un malaise quotidien pour s’adapter à une culture d’église qui n’avait pas été pensée pour eux. Les membres blancs, en revanche, ne risquaient presque rien : ils pouvaient se laisser porter par le sentiment gratifiant d’occuper un espace racialement divers sans jamais avoir à remettre en question leur propre confort ni leurs responsabilités.
À Welcome, les conversations anodines n’offraient qu’une fragile illusion d’unité. En se réfugiant dans le confort de conversations sans risque, les fidèles ont involontairement abandonné leur voix collective aux membres les plus véhéments et, dans certains cas, les plus agressifs. Whispers in the Pews montre que cette mascarade de consensus ne préserve pas la paix : elle ne fait que dissimuler un courant de fond qui entraîne les communautés chrétiennes, aussi bien intentionnées soient-elles, toujours plus loin vers la droite politique et religieuse.
Small talk offered only a fragile illusion of unity at Welcome. By retreating into the safety of comfortable conversation, churchgoers inadvertently surrendered their collective voice to the most outspoken and, in some cases, most aggressive members. Whispers in the Pews shows that this masquerade of agreement does not preserve peace; it merely conceals an undercurrent that pulls Christian communities—no matter how well-intentioned—further toward the political and religious right.
La peur qui nous réduit au silence
Dans The Art of Fighting: The Transformative Power of Conflict, Priya Parker, spécialiste de la résolution des conflits, soutient que la société souffre d’un phénomène qu’elle nomme la « politesse toxique ». Nos sociétés, nos communautés, nos organisations, nos familles et nos amitiés se fracturent, affirme-t-elle, parce que nous sommes devenus si réticents au conflit que nous avons peur d’engager les discussions mêmes qui sont nécessaires pour bâtir une communauté authentique et durable.
Les membres de Welcome, comme tant d’Américains, excellaient dans l’art de la politesse. Ils savaient habilement mettre les tensions sous le tapis et ignorer l’éléphant dans la pièce. Ils voulaient que l’église soit un lieu agréable, à l’abri de toutes les disputes du monde extérieur. Ils voulaient être « sympathiques », me disaient-ils.
Pourtant, l’immense effort qu’ils déployaient pour se montrer aimables a, de fait, empêché des conversations profondes et transformatrices qui auraient pu attirer davantage de personnes et permettre à ceux qui occupaient déjà les bancs de se sentir reconnus et inclus.
Cette dynamique devenait flagrante chaque fois que la question du genre surgissait à Welcome. L’église prêchait ouvertement l’autorité divine des hommes et la soumission des femmes, affirmant que les hommes incapables de diriger leur foyer échouaient dans leur masculinité. Plusieurs femmes de l’église se sentaient mal à l’aise et rabaissées par ces enseignements, mais elles ne disposaient d’aucun espace pour exprimer leurs griefs, pas même dans les ministères féminins, non mixtes.
J’ai vu des femmes tenter d’évoquer des maris autoritaires ou la force oppressive de l’autorité « biblique » des hommes, mais leurs remarques restaient sans suite. D’autres femmes, mal à l’aise et incertaines de là où ces remarques pourraient mener, coupaient court à la conversation en changeant de sujet ou en tournant la chose à la plaisanterie.
Pour la direction de l’église, critiquer les structures patriarcales était contraire à l’esprit chrétien, voire une force satanique introduite par ce qu’une fidèle appelait le « mot en F » : le féminisme. Terrifiées à l’idée d’être cataloguées comme « l’une d’entre elles », les femmes de la congrégation ont appris à garder leurs plaintes pour elles. Ce faisant, elles ignoraient que d’autres femmes, sur les bancs, ressentaient la même chose. En cachant leurs doutes pour préserver une façade de ce que je conceptualise dans le livre comme une « uniformité biblique », elles ont abandonné la définition du « nous » aux voix les plus bruyantes de l’église, creusant davantage le fossé entre l’évangélisme et ceux qui se trouvaient en dehors de leur bulle.
Les conversations qui nous sauvent
Les leçons sur le silence et l’évitement que j’ai tirées de Welcome dépassent largement les milieux évangéliques : elles reflètent les dynamiques relationnelles qui alimentent la polarisation dans des sociétés tout entières.
Partout où je présente le livre, le public fait invariablement écho à mes conclusions : « Cela se passe là où je travaille » ou « Je le ressens constamment dans ma salle de classe ». Les étudiants, par exemple, ont peur d’exprimer leurs opinions de crainte d’être pointés du doigt, qualifiés de « trop woke » ou traités de sectaires. Se réfugier dans la superficialité semble plus sûr. Comme me l’a confié une étudiante en mimant le geste de faire défiler son téléphone : « À la maison de notre sororité, on parle juste de TikTok ou d’un nouveau restaurant. Tout est tellement tendu, je ne veux pas me retrouver dans une dispute. »
Ce n’est qu’en cultivant des canaux de communication ouverts que nous pourrons démanteler la fausse uniformité et dépasser le conformisme silencieux pour aller vers les relations saines et sincères qu’exige une démocratie résiliente.
Cet évitement procède d’un profond paradoxe culturel : les gens aspirent à parler de sujets de fond, mais ils ont peur de le faire. À l’échelle nationale, la polarisation est alimentée précisément par cette réticence à entretenir des relations avec ceux qui ne partagent pas la même vision du monde.
Tout comme les fidèles de Welcome ont préféré le confort à la communauté, nous nous entourons de plus en plus exclusivement de ceux qui pensent comme nous (ou font semblant), tout en délaissant les liens qui nous paraissent épineux, difficiles ou qui exigent « trop d’efforts ».
Il existe un antidote à cet évitement. C’est la thèse centrale que défendent Dawne Moon et Theresa Tobin dans Choosing Love: What LGBTQ+ Christians Can Teach Us All About Relationships, Inclusion, and Justice. À l’inverse de ce que j’ai observé à Welcome, elles ont rencontré, au sein de ministères conservateurs, des inconnus, des familles et des couples qui abordaient la foi, le genre, la sexualité et la politique. Plutôt que de s’en tenir aux conversations anodines, ces personnes se sont engagées dans de vraies conversations (real talk), en acceptant de se montrer vulnérables. Elles ont tissé des liens qui ont transformé leurs relations, montrant ainsi que nourrir les liens interpersonnels est essentiel pour guérir une société divisée.
Briser le cycle des conversations anodines et du silence exige une volonté collective d’accepter la friction d’un véritable dialogue. Ce n’est pas facile, et ce n’est pas non plus un fardeau que tous doivent porter à parts égales.
Les groupes marginalisés supportent depuis longtemps le coût émotionnel de la réparation et de la paix ; c’est pourquoi la responsabilité d’amorcer et d’endurer cette friction incombe avant tout à ceux qui, eux, détiennent le pouvoir institutionnel et culturel. Ce n’est qu’en cultivant des canaux de communication ouverts que nous pourrons démanteler la fausse uniformité et dépasser le conformisme silencieux pour aller vers les relations saines et sincères qu’exige une démocratie résiliente.
